Le principe de Peter

En début de carrière, j'ai bossé avec un développeur senior vraiment exceptionnel. Il résolvait des problèmes techniques difficiles devant lesquels les autres baissaient les bras. On l'a promu manager. Dix-huit mois plus tard, il était parti — cramé. Le travail dans lequel il excellait avait disparu de ses journées. Celui qui l'avait remplacé, il ne l'avait jamais demandé.

C'est le principe de Peter en pratique. C'est plus brutal que ça ne le paraît en théorie.

L'observation de Laurence Peter en 1969 était simple : dans les hiérarchies, on promeut les gens selon leur performance dans le poste actuel, pas leur aptitude pour le suivant. Ils continuent à monter jusqu'à atterrir quelque part où ils ne performent plus. Et ils y restent. L'organisation s'installe dans un dysfonctionnement maîtrisé — des postes senior occupés par des gens qui ont atteint leur meilleur niveau un poste trop tôt.

Ce qu'on ne dit pas assez : le problème, ce ne sont pas les gens. C'est la structure de récompense.

On a construit des organisations où la seule façon de gagner plus d'argent, plus de reconnaissance, plus de statut, c'est d'arrêter de faire ce dans quoi on excelle. Un ingénieur exceptionnel qui ne veut gérer personne a deux options : accepter une promotion en management, ou regarder des collègues moins talentueux gagner plus et progresser plus vite. Ce n'est pas un plan de carrière. C'est un piège avec un ruban dessus.

L'autre problème, c'est le postulat de compétence — cette croyance tacite que l'expertise technique se transfère automatiquement au leadership. Elle ne se transfère pas. Les qualités qui font un grand ingénieur sont souvent l'inverse de celles qui font un bon manager. Pensée précise, contrôle rigoureux des variables, goût pour les réponses nettes — ce sont des vertus d'ingénieur. Le management, c'est plus flou. On gère l'ambiguïté, on ne l'élimine pas. On lit des personnes, pas des systèmes. Certains des meilleurs ingénieurs avec qui j'ai travaillé sont devenus de mauvais managers précisément parce qu'ils ne supportaient pas l'incertitude que le management exige.

Résultat : double perte. L'ingénieur étoile disparaît dans des réunions qu'il déteste. L'équipe qu'il dirige hérite de quelqu'un qui n'a jamais été formé pour ça, qui subit le poste, et qui a perdu l'autorité technique qui le rendait crédible. Tout le monde y perd. Et on s'étonne ensuite que la rétention soit difficile.

Le remède que tentent la plupart des organisations — former les managers au leadership une fois qu'ils sont déjà en poste — prend le problème à l'envers. Le temps d'intervenir, les dégâts se propagent déjà.

Ce qui marche vraiment, c'est ennuyeux mais rare : des parcours parallèles. Permettre aux ingénieurs de progresser en titre, en salaire et en statut sans jamais gérer une seule personne. Un Principal Engineer devrait gagner autant qu'un Directeur. Il y a des gens qui sont vraiment faits pour le management — il faut les repérer tôt, chercher des preuves plutôt que de l'ancienneté, et investir en eux avant que le poste ne commence.

Il faut aussi prévoir une vraie porte de sortie. Le manager qui réalise au bout de six mois que ce n'est pas pour lui devrait pouvoir revenir à un rôle d'individuel contributeur sans honte. Aujourd'hui, faire marche arrière, ça ressemble à un échec. Ça ne devrait pas. C'est juste de l'information — un peu tardive, mais exploitable.

Le principe de Peter ne parle pas vraiment de gens qui s'élèvent jusqu'à leur niveau d'incompétence. Il parle d'organisations qui n'offrent qu'un seul chemin vers le haut, et qui s'étonnent quand les gens l'empruntent même quand il mène là où ils ne devraient pas être.

#leadership#management

Written by Anouar Adlani, Group CTO at EBRAND and fractional CTO, based in Luxembourg. Read more articles → | Fractional CTO services →

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